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Quelques mots clés pour comprendre où va la France d’après… et lui faire prendre une autre direction ?

samedi 26 avril 2008, par 3P


Voir en ligne : le site RTO, d’où vient l’article ci-dessous

DECENTRALISATION

Le phénomène de la décentralisation n’a pas commencé avec l’élection de Sarkozy à la présidence de la République, cela fait bien une bonne vingtaine d’années que c’est en marche. Il touche par exemple les Rmistes, puisque la gestion du RMI et de la politique d’insertion sont confiées au Président du Conseil Général, avec une très grande latitude (sans même parler des expérimentations du RSA en cours). Mais aussi une partie des agents de l’Equipement et du personnel TOS des établissements scolaires, et très bientôt les conseillers d’orientation psychologues. Et il ne s’agit pas d’un simple changement de tutelle : certains avantages disparaissent en cours de transfert, le métier est « redéfini »…

La décentralisation a une conséquence très simple, que ce soit pour connaître ses droits ou lutter : on se retrouve avec une multiplication de statuts et de politiques, c’est presque impossible de s’y retrouver. Un Rmiste de Paris ou des Yvelines subira le même type de politique (car là au moins le consensus est clair : faire bosser les Rmistes, faire baisser leur nombre), mais pas tout à fait de la même manière. Dans le 78, on envoie des Rmistes se remobiliser chez Manpower, à Paris chez une filiale d’Adecco.

Même morcellement pour les fonctionnaires « décentralisés » : pour un même métier, certains ont gardé le statut fonction Publique d’Etat (in fine, c’est le Ministère qui décide), d’autres sont devenus fonction publique territoriale (c’est le Conseil général l’employeur, ou une mairie, un conseil régional). Allez lutter ensemble dans ces conditions ! Et même si ça ne s’appelle pas forcément décentralisation, ce genre de phénomène existe dans les entreprises : si certains groupes choisissent d’avoir des enseignes franchisées, c’est (aussi) pour pouvoir répondre aux revendications des salariés que c’est chaque responsable de magasin ou de restaurant qui décide !

Mais savoir que la même politique s’applique partout, même avec des modalités différentes, ça aide à ne pas se sentir tout seul. Et savoir que ici ou là des gens se sont mis en lutte, ça donne des idées.

EMIETTEMENT

Dans une même usine, on peut trouver les salariés de la maison-mère, des intérimaires, en nombre souvent important, mais aussi des salariés de sous-traitants, qui peuvent travailler dans le même atelier, sur les mêmes machines, mais avec un autre patron. C’est d’ailleurs ce qui a déclenché la grève à Citroën Aulnay il y a un an : alors que les ouvriers de PSA venaient d’apprendre qu’ils seraient augmentés de 25 euros en moyenne, ceux d’un sous-traitant bossant sur le site ont gagné 130 euros de plus après quelques jours de grève.
Mais cela peut être un frein : si la moitié des ouvriers sur une chaîne sont des sous-traitants, même si les salariés de la « maison mère » font tous grève, il reste toujours la moitié des travailleurs. Pourquoi SFR transfère-t-il ces centres d’appels à deux sous-traitants ? Baisser les coûts, certainement, mais aussi limiter l’impact d’un mouvement : après externalisation, même si les salariés de Teleperformance font grève, il restera ceux des autres sous-traitants... Et ça n’est pas réservé qu’au privé : prenons l’Education Nationale, où le personnel a de multiples statuts : vacataires, enseignants non-titulaires, fonction publique territoriale (pour les TOS décentralisés), CDD de droit privé classique, contrat aidés (CAE, contrat d’avenir)…

CUMUL

Ce n’est pas seulement l’émiettement des statuts et des droits, c’est le cumul !
On peut travailler tout en restant dans les dispositifs destinés aux chômeurs : un tiers des chômeurs indemnisés par l’Assedic travaillent, vu la qualité des emplois disponibles aujourd’hui (les trois quarts des embauches se font avec des contrats précaires), on alterne RMI ou allocations chômage avec des salaires, ce qui est fréquemment source de galères (on a trop bossé pour retrouver le RMI et pas assez pour l’Assedic…). Le dispositif CIVIS, destiné aux jeunes de 16 à 25 ans, prévoit un suivi qui peut se poursuivre pendant un an après avoir trouvé du boulot (histoire de mettre la pression sur un jeune qui dégoûté des conditions de travail dans la restauration ou la grande distribution, aurait envie de laisser tomber ?). Ne croyez pas que vous allez y échapper parce que ça fait des années que vous bossez : un des objectifs du RSA (revenu de solidarité active) que met en place Martin Hirsch, c’est d’y intégrer les travailleurs pauvres (2 millions de personnes). C’est une double tutelle : son patron, plus les services sociaux et/ou des services de l’emploi.

C’est aussi le cumul des problèmes : avec ou sans boulot, si on est pauvre, on a de fortes chances d’avoir aussi des problèmes de logement, pour y accéder ou s’y maintenir, on a plus de problèmes de santé et un accès plus difficile et plus long aux soins… Et puis il ne faut pas grand-chose pour que les problèmes s’enchainent : un licenciement, et on ne peut plus payer les crédits de la baraque ou les études des enfants. Une radiation ANPE, une suspension RMI ? Plus de fric, mais aussi un recalcul des aides au logement avec des trop-perçus à rembourser, ou l’impossibilité d’obtenir la CMU, une réduction dans les transports…

ORGANISATIONS ET ORGANISATION

Même si le CDI reste pour l’instant majoritaire, ça fait un bon nombre d’années que les trois quarts des embauches se font avec des contrats précaires. Il y a en France au moins 530 000 personnes payées en CESU (chèque emploi service universel), sans contrat de travail, avec un accès quasi impossible aux droits sociaux (assurance maladie, indemnisation chômage, médecine du travail), et en tout 2,5 millions de personnes travaillant dans le domaine des services à la personne (la majorité en emploi direct, avec plusieurs particuliers employeurs), 15,7% des salariés travaillent à temps partiel, 6,5% sont en CDD, plus de 600 000 personnes sont intérimaires, plusieurs centaines de milliers de précaires ont été embauchés en contrat aidé (CAE, Contrat d’avenir, CI-RMA), sans compter les vacataires des mairies, de l’animation, des musées…

A part quelques syndicats locaux ou quelques collectifs de précaires, quelles organisations s’intéressent aux problèmes que créent ces formes d’emplois qui vont se généraliser ? A part si nous le faisons nous-mêmes, qui parlera de la réalité du travail et du chômage : des heures sup jamais payées que presque tout le monde fait, de la pression, voire du harcèlement des chefs, du mépris de certaines assistantes sociales ou agents ANPE ? Qui dira que certains sont finalement contents de s’être faits licencier parce qu’ils ne vivaient plus ? Que vivre avec 400 euros par mois, c’est pas du luxe mais qu’on n’a pas pour autant envie d’accepter n’importe quoi ?

Il est déjà difficile pour un syndicat de s’intéresser à des contrats précaires, mais même quand ils le font, c’est souvent avec une méconnaissance de ce que vivent et veulent les personnes concernées. Il y a eu des mobilisations de personnes en contrat aidé dans le primaire en tant qu’emploi vie scolaire (EVS) : les syndicats qui se sont mobilisés sur cette question ont appliqué leur revendication bateau : la titularisation. Alors que ces Rmistes ou chômeurs de longue durée exprimaient souvent d’autres souhaits. Pour les appâter vers ces contrats temporaires et mal payés, on leur a promis le cumul allocation-salaire pendant 3 mois, une prime de 1000 euros et une formation. Pour la majorité, rien de tout ça. Mais ces revendications ne concernent pas le Ministère de l’Education Nationale mais ceux en charge de l’emploi. Les rectorats n’y peuvent rien, ça se passe dans les CAF, les Assedic, les DDTE (direction départementale du travail et de l’emploi).

OUVERTURE

L’ouverture, côté pouvoir, c’est faire rentrer au gouvernement des socialistes, des caritatifs qui font l’unanimité comme Martin Hirsch ou des responsables associatifs comme Fadela Amara. C’est pareil dans de nombreuses municipalités, toutes étiquettes confondues.
L’ouverture, c’est aussi à nous de la pratiquer, dans notre façon de nous percevoir nous-mêmes ou de voir les autres, de réfléchir aux problèmes que nous rencontrons et aux solutions possibles. C’est ne pas avoir de solutions toutes faites tout le temps, ne pas recourir aux bonnes (et moins bonnes) vieilles méthodes pour éviter de se creuser la tête à en chercher de nouvelles.

S’il y a des pratiques qui résistent au temps, elles ne restent pas forcément parfaitement identiques, parce que les situations, dans le temps et l’espace ne le sont pas. Prenons la grève : elle peut être générale (dans une entreprise, un secteur, voir tout un pays...mais ça, ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu en France), ou tournante (chaque jour, un atelier ou un secteur débraye), en 1936, la grève s’est accompagnée d’occupations d’usine, pratique alors assez rare en France (et notamment pour être certains que les patrons ne pourraient pas faire tourner l’usine). En 1997/98, le mouvement des chômeurs a été l’occasion de nombreuses occupations (d’Assedic ou de services sociaux notamment), souvent longues, alors que le mouvement anti-CPE a multiplié les blocages de routes, de gares ou de voies ferrées, voire d’aéroport.
D’autres innovations sont plus marginales : en 2005, les salariés d’un entrepôt Virgin du 19ème arrondissement, sont en grève, et décident de bloquer l’entrée du site. Virgin envoie un huissier, qui relève les noms et constate le blocage. Les salariés se retrouvent avec un jugement qui leur interdit d’entraver la circulation des camions, sous peine d’amendes. Manque de chance pour Virgin, des Rmistes solidaires passent les soutenir, et proposent aux grévistes de bloquer l’accès à leur place.

Dans tous les domaines, de nouvelles formes de lutte sont à inventer, parce qu’en face, ils ont trouvé des parades. Ainsi, une grève des loyers n’aurait guère de sens de nos jours, en tout cas dans le parc social. D’une part, le bailleur reçoit directement les aides au logement (même pendant la procédure d’expulsion), d’autre part, comme pour l’électricité ou le téléphone, les pressions sont telles que bien souvent, on opte pour le prélèvement automatique. Mais envahir les bureaux des bailleurs commence à se répandre...

TRAVAIL

Voilà une valeur importante !

Ben oui, personne ne fera le boulot à notre place. Si on veut comprendre ce qui nous tombe sur la gueule, voir d’où ça vient et comment résister, c’est sur nos neurones et la mise en commun de leur travail qu’il faut compter.

Il y a des pans entiers de la précarité où tout, ou presque, reste à faire : le CESU prend de l’ampleur, mais en dehors de la publicité officielle, où trouver des informations ? comment s’organiser quand non seulement on n’a généralement pas de collègues mais plusieurs employeurs ? Quelles sont les règles sur le temps de travail ou le renouvellement des contrats aidés dans l’Education Nationale ? Comment savoir combien je vais gagner tous les mois parce que je suis dans un département qui expérimente le RSA ?

Un travail de témoignages, d’échanges de points de vue et de conseils pratiques est déjà entamé : des forums dont l’intitulé n’a pas grand-chose à voir avec les luttes ont été investis par des précaires qui y posent leurs questions ou répondent à d’autres, et de temps en temps y lancent des débats plus larges, comme le forum « chômage » de aufeminin.com ou celui appelé « chômage, inactivité : impact psychologique » du site doctissimo.fr. Des salariés de Lidl excédés du harcèlement et des conditions de travail ont lancé un appel à leurs collègues, et cet appel repris par quelques sites a donné lieu à de vifs échanges, y compris sur/avec les syndicats. Des syndicalistes de France Telecom viennent de lancer un site appelé « observatoire du stress et des mobilités forcées », alors que la direction annonce 22 000 suppressions de postes. Des emplois vie scolaire énervés se sont rencontrés sur internet avant, parfois, de créer des collectifs. Sans compter les blogs collectifs lancés par des salariés de Virgin, SFR, la FNAC, Nestlé, et des blogs individuels …

Ce travail de témoignage, de diffusion d’information est important : c’est un début de réflexion et d’analyse, un moyen de poser les problèmes… C’est aussi une manière de résister à l’émiettement, à la destruction des droits collectifs dont la décentralisation et les expérimentations sont à l’origine.

ISOLEMENT… OU SOLIDARITE COLLLECTIVE ?

La multiplication des statuts, la décentralisation, les expérimentations, la sous-traitance, des règles de plus en plus floues…, tout est fait pour que nous nous retrouvions seuls avec nos problèmes. Et pourtant, plus que jamais, nous allons avoir besoin de solidarité pour nous en sortir. Parce que ce qui est en jeu, c’est notre survie. Mais c’est bien plus : c’est notre autonomie et nos différences en tant qu’individu qui sont en jeu, c’est le refus d’un système de plus en plus absurde qui non seulement conduit à la destruction de la planète et à la misère de milliards de personnes, mais nous traite de plus en plus comme des gamins irresponsables et incapables, qu’il faut coacher, accompagner, évaluer, responsabiliser, encadrer.

"Passe encore d’être pauvre quand on n’a pas de travail, mais que dire à ceux qui ont un emploi !" a déclaré le 17 octobre Nicolas Sarkozy. Combattre la pauvreté, "’cela ne consiste pas à acheter avec des allocations le silence de ceux qu’on laisse vivre en marge de la société"

Etre pauvre, être au chômage : il faut convaincre tout le monde il s’agit d’un problème individuel, à résoudre individuellement. Surtout ne pas dire qu’il s’agit d’une question sociale, d’un problème politique. Oublier qu’il y a des responsables à ces problèmes, et qu’on peut les attaquer, les faire céder, un peu ou beaucoup... selon notre mobilisation, notre détermination, le temps qu’on y met, la réflexion qu’on aura bien voulu prendre…
Le chômage, la pauvreté ? L’organisation et les valeurs de la société à un moment donné n’y sont pour rien, et quelle drôle d’idée de se regrouper pour chercher ensemble des solutions !

Si aujourd’hui la question se pose souvent en terme de pauvreté ou de pouvoir d’achat, c’est encore une fois pour la réduire à pas grand-chose : être pauvre, vouloir augmenter son pouvoir d’achat, c’est manquer d’argent, et vouloir consommer. Donc pour avoir plus d’argent, il faut travailler, ou travailler plus.

Il est évident que les problèmes des précaires ne se résument pas à un seuil financier, et qu’on peut très bien augmenter certains revenus sans rien changer au problème. Bien des salariés passés aux 35h se sont rendus compte que derrière une « diminution » du temps de travail, on en profitait pour assouplir l’organisation, annualiser les horaires, exclure des pauses ou des trajets du temps de travail... !

Chômeurs ? Exclus ? Pauvres ? Précaires ? Comment se définir ?

Chômeur, tout comme travailleur, part de la situation vis-à-vis de l’emploi. Ce n’est pas un point de vue inintéressant ou négligeable, mais cela est et a été très fréquemment restreint. Exclus implique qu’il faut et vaut mieux être inclus, qu’il faut se plier à une norme qui n’est évidemment pas discutable. Pauvre se rapporte à des questions d’argent, mais encore une fois, combien d’argent, qui vient d’où, et pour en faire quoi ?
Précaire est le moins négatif des mots proposés, puisqu’il décrit une situation de manière large. Même si le mot évoque facilement certains types de contrat de travail, il peut s’appliquer à des personnes au chômage ou en emploi, à des personnes ayant des problèmes de logement, de papiers, des difficultés à se soigner, à se déplacer etc…

Cela dit, même « précaires » a ses limites : c’est un mot passif, qui décrit une situation, rien de plus. Il sous-entend même que ce qui serait souhaitable, c’est plus de « certitude », plus de de permanence. Mais sans rien dire du contenu, de la teneur réelle des choses. Se retrouver en CDI dans un boulot qui nous prend la tête, être propriétaire d’un logement dont on ne pourra très vite plus payer les charges, est-ce ça que nous voulons ? On peut très bien se battre contre les démolitions de HLM tout en reconnaissant qu’il existe dans le logement social des motifs de se mettre en lutte, on peut refuser la précarité salariale sans pour autant souhaiter un CDI…

Alors ? On verra bien : donner un nouveau sens à un mot couramment utilisé, reprendre les mots de ceux qui nous ont précédé (prolétaire, c’était pas mal, celui qui n’avait rien à perdre et tout à gagner en luttant, finalement, c’est assez actuel, vous nous trouvez pas ?), s’approprier un nouveau qualificatif… Le choix est à nous, mais il se fera collectivement, c’est certain ! Alors si vous avez des idées de réponse, partagez-les !

Les 3 P (pauvres, précaires, prolétaires)

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