RMI et logement social
Comment l’accès au logement est un outil au service de l’insertion professionnelle contrainte
mercredi 28 novembre 2007, par une précaire
Cela se passe dans une des quelques villes du 78 où on compte plus de locataires de logements sociaux que de personnes payant l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), où il y a à peu près autant de HLM en cours de démolition que de demandeurs de logement dans la commune ; ça pourrait être une ville de droite, comme Poissy, Sartrouville ou Mantes la Jolie, il se trouve que c’est une ville de gauche, genre Trappes ou Les Mureaux. Pour ce que ça change...
Après le décor, les protagonistes de cette histoire :
une Rmiste, avec 2 ans de demande de logement social (3 ans, c’est le délai moyen pour que ça aboutisse selon ce qui est écrit avec le "numéro unique départemental") et qui se retrouve sans domicile fixe, c’est à dire hébergée à droite à gauche suite à une expulsion
le référent RMI : difficile à qualifier, pas totalement figé dans ses positions mais coincé entre les consignes de son employeur (le conseil général des Yvelines) et l’écart grandissant entre les belles justifications théoriques du métier de travailleur social, et la réalité du boulot...
Un vendredi matin du mois d’avril 2007, la police vient me mettre à la rue. Le lundi suivant, je me rends à l’Espace Territorial (c’est le nom des services sociaux du Conseil Général, dans les Yvelines).
Le travailleur social qui est mon référent RMI est semble-t-il trop occupé pour me recevoir en urgence, je serai donc reçue par l’assistante sociale de permanence. Mon référent a quand même le temps de discuter au téléphone quelques minutes avec sa collègue.
Dont la première question est : « Alors, où en êtes-vous de vos recherches d’emploi ? » J’aurais pu passer les 3 dernières nuits dehors, ce n’est pas ça qui préoccupe les services sociaux.
Je ne saurai jamais si je dois y voir le résultat de ce que mon référent RMI a dit ou le simple effet d’une politique générale (les deux, mon général ?!).
Oui, parce que le pire, ce n’est pas tant que je sois Rmiste (c’est déjà très mal, surtout quand on a moins de trente ans), mais que je me suis battue avec mon référent pour signer mes contrats d’insertion sur le logement, sur des activités associatives, mais pas sur l’insertion professionnelle.
Je suis si peu insérée que j’ai l’idée incongrue de croire que dans un des pays les plus riches du monde, on devrait loger les gens avant de leur demander d’aller bosser. Ridicule ! Puisqu’il y a déjà un tiers de SDF avec un boulot, les autres peuvent bien faire pareil.
A part annoncer la couleur, ce rendez-vous ne donne rien : oui, je sais que je peux appeler le 115, je n’avais pas besoin de venir ici pour l’apprendre. Un mois après, j’ai rendez-vous avec mon référent : je repars avec une liste des structures d’hébergement du département, mon référent doit faire des demandes de son côté et me dis que je devrais passer à l’association Medianes de Trappes.
Plus par curiosité que par espoir, je me rends dans les locaux de l’association Médianes, square Albert Camus à Trappes. On m’explique bien gentiment que les places d’hébergement que gère la structure sont pour des jeunes trsè désocialisés, déstructurés. On me dit même : "il y a un éducateur qui passe trois fois par semaine, c’est pour des personnes motivées, qui ont envie de cet accompagnement". Moi je ne crois pas que voir débarquer un éduc tous les deux jours motive qui que ce soit, je pense qu’il y a surtout des gens suffisamment dans la merde et isolés pour accepter ça, ou qui n’ont tout simplement pas le choix à cause de problèmes avec la justice par exemple, mais je doute fortement que ce suivi fasse "envie". Par contre, ça rapporte : Médianes a ainsi eu près de 38 000 euros du Conseil Général en 2005, pour un « Service d’insertion par le logement des jeunes » (délibération 2005.4.59).
J’envoie des dossiers de candidatures à des structures d’hébergement.
Adoma (ex-SONACOTRA) me répond qu’ils n’ont pas de places... Ben oui, ils viennent de construire de nouveaux bâtiments à côte de l’ancien foyer de La Verrière, avec moins de places, uniquement des studios individuels, sans salles communes mais avec des loyers plus élevés (ne serait-ce que parce que chacun doit payer tout seul les charges, alors qu’un avantage deschambres collectives, en espmérant que c’est un choix, c’est le partage possible entre les différents résidents).
J’ai rendez-vous dans un FJT (foyer de jeunes travailleurs) . Je ne suis plus "jeune" selon leurs critères, et même si je travaille autant que bien des salariés, je sais que pour eux ce n’est pas le genre de boulot qui les intéresse. Mais sait-on jamais.
Je tombe sur une travailleuse sociale (un truc comme ça, moi je ne lui demande pas son CV avant le rendez-vous !). Le genre avide d’histoires glauques et dramatiques. Quand j’ai le malheur de lui dire que je n’habite plus chez mes parents depuis mes 18 ans, je vois son regard pétiller, son visage s’animer et les questions se bousculer. Donc je fais mon possible pour ne pas répondre sans l’envoyer chier, c’est pas facile.
J’appelle une structure d’hébergement nommée Accueillir . Leur loyer est de 300 euros et quelques par mois (soit à peine plus que le montant de l’APL pour un célibataire au RMI), mais on me dit que je n’ai pas les ressources suffisantes. J’apprendrai plus tard que le loyer, celui pris en compte par la CAF pour le calcul des aides au logement, n’est que d’une centaine d’euros. Le reste ce sont des charges, liées notamment au fonctionnement de cette structure privée. Et comme les charges ne rentrent pas en ligne de compte pour la CAF, le montant de l’aide au logement est ridiculement bas pour les personnes hénbergées par Accueillir. De fait, allocataires du RMI ou de l’API, jeunes en formation peu ou pas rémunérée sont exclus d’office.
Passé l’été, mon contrat d’insertion arrive à échéance, je prends donc rendez-vous avec mon référent.
Après plusieurs mois à changer de lieu d’hébergement régulièrement, à trimballer mes affaires partout avec moi, à passer des heures dans les bibliothèques, les cafés ou les jardins publics quand le temps le permet (et il le permet de moins en moins), à regarder les immeubles HLM disparaître ou les appartements murés se multiplier, je me sens bien obligée de faire des concessions
(oui, je vais entamer des démarches pour une formation dans l’optique de chercher du boulot, ça reste assez vague) si je ne veux
pas rester à la rue éternellement.
En échange, mon référent va enfin faire des courriers d’appui dans des foyers (après s’être étonné de ne pas les avoir déjà faits, je crois que je devrais faire un suivi renforcé de mon référent RMI !), après discussion de fond sur comment ce qu’il écrit ou la manière dont il présente une situation
peut modifier la perception des destinataires... et donc les résultats concrets de la démarche, par exemple dans le cadre des appuis logement...
C’est l’automne. Je reçois, un jour, un appel du travailleur social (ou un équivalent) d’une résidence sociale, pour me proposer un rendez-vous. La conversation téléphonique est brève : il faut que j’apporte des photocopies de mes lettres de recherche d’emploi. Je dis oui au téléphone, mais je sais bien que je n’en ai pas.
Avant le rendez-vous, je m’interroge sur la stratégie à adopter : je fais de fausses lettres de refus de candidatures ? Je brode sur mes activités associatives ? Finalement, je me dis que je vais dire ce que j’ai mis dans mon contrat d’insertion : j’engage des démarches pour une formation, en vue d’une insertion professionnelle à plus long terme. Ce n’est pas trop trop contraignant, et toute seule, le rapport de force possible reste limité (avis aux amateurs de collectif !).
Je n’ai même pas le temps de faire mon speech. La conseillère ANPE... pardon, la travailleuse sociale, m’explique que pour avoir un logement, il faut tout simplement un CDI, pas trop mal payé, point barre. Leurs places en résidence sociale sont réservées à des personnes qui gagnent dans les 700 euros par mois. C’est pratique, ça exclut d’office les Rmistes, les chômeurs à l’ASS, les salariés à temps partiel... Avec mon RMI, je peux prétendre aux places d’hébergement d’urgence (6 mois non renouvelables), sauf qu’elles se comptent sur les doigts d’un manchot, en étant généreux.
On m’explique donc pour la ènième fois que les bailleurs sociaux ne relogent que les personnes en CDI, que si j’intègre une place d’hébergement d’urgence, il faudra que je travaille pour passer au stade supérieur de la résidence sociale, que je devrais aller à l’ANPE pour être orientée sur le PLIE (plan local d’insertion par l’économique) qui me positionnera sur une prestation avec laquelle on décroche facilement un CDI. Un CDI dans quel secteur, peu importe, l’important c’est le contrat, pas le boulot qu’on fait ni son intérêt ou son utilité.
Tout cela n’est pas pour me forcer à abandonner mes projets ou à me faire changer de secteur, je n’ai qu’à faire ma formation en cours du soir et démissionner si je trouve un boulot qui me plait plus.
Je demande à tout hasard à cette travailleuse "sociale" si ça n’est pas inverser un peu les priorités que de demander à des SDF de trouver un CDI, et après on verra pour le logement. Autant parler à un automate, c’est reparti pour un tour, c’est comme ça, elle y peut rien, les bailleurs sociaux ne relogent que les demandeurs qui ont un CDI, etc... Mais bon, aussi minime soit-elle, un peu de contestation, ne pas acquiescer à tout, chercher à montrer l’absurdité du raisonnement fait du bien au moral.
En sortant, je jette un oeil aux papiers affichés sur les murs : des offres d’emploi !! Pour la gendarmerie et la police, ou la grande distribution... Ce sont les patrons locaux qui doivent être contents !
Ce rendez-vous me laisse le sentiment que même un simple hébergement est devenu la récompense pour précaires méritants ayant accepté de bosser chez Lidl ou Mac Do. Et même pire : parce qu’il ne suffit pas de prouver sa bonne volonté en faisant 3 mois de CDD, non, si on veut rester ou passer au "niveau supérieur" (le "logement autonome"), il faut se maintenir dans l’emploi. Ouais, comme dans le RSA (revenu de solidarité active, dispositif lancé par Martin Hirsch, en cours d’expérimentation, et qui conditionne la moindre petite aide à la reprise d’un boulot, ou à l’augmentation du temps de travail...).
Dans le n° 37 de la revue Chemins d’insertion du Conseil Général des Yvelines, Michèle Henry, responsable de CAPLOGY, structure regroupant 9 CHRS (centre d’hébergement et de Réinsertion Sociale), déclare :
« La difficulté d’accès au toit est indéniablement un frein à l’insertion. Le relogement est l’aboutissement d’un processus d’insertion engagé en CHRS, même si ces structures visent dans un premier temps l’insertion professionnelle et l’emploi. C’est le dernier maillon après l’accès à l’emploi et c’est d’ailleurs le meilleur moteur pour retrouver un emploi. »
« A défaut d’emploi stable, on encourage les personnes à tenir dans leurs Contrats à Durée Déterminée pour faciliter le relogement. Mais en raison des délais d’attente, en fin de CDD ou lors d’une proposition par un réservataire à reloger, le bailleur hésite à faire des propositions. »
Cela démontre bien l’absurdité du système, si on le prend dans sa logique formelle : l’accès à un vrai logement. Comme les emplois actuels sont précaires (CDD, intérim, contrats aidés, quelques heures en CESU...) et mal payés, travailler ne garantit pas de se voir attribuer un HLM. Qu’y gagnent donc les mal logés ?
Pour les employeurs, par contre, l’intérêt ne fait pas de doute : vu les conditions de travail (horaires décalés, tâches pénibles, hiérarchie insupportable) et de rémunération, laisser espérer un vrai logement aux salariés en échange d’une reprise ou d’un maintien dans l’emploi leur permet de trouver de la main d’oeuvre, de limiter le turn over...
On cherche donc à faire croire aux mal-logés qu’il est impossible d’obtenir mieux qu’une nuit avec le 115 si on ne se plie pas à l’obligation d’insertion professionnelle.
Cette phrase-là termine tous les rendez-vous, ceux où m’a bien fait comprendre que je ne méritais pas de logement tant que je n’avais pas la décence de faire gagner de l’argent à un patron, ceux où m’a expliqué qu’il fallait attendre pour avoir une place, mais que par contre, une insertion professionnelle rapide ("c’est quoi rapide ?" -> "le plus vite possible", ah...) était impérative...
Eh bien je l’ai fait, j’ai appelé le 115.
La chance des débutants sans doute, il y avait une place de libre. D’habitude, il faut appeler 56 fois ou rester 3 heures enligne...
Normalement, le Samu social contacte d’abord le centre d’hébergement d’urgence, mais là ça ne marche pas, on me donne une adresse, et c’est parti.
Vous serez surpris d’apprendre que je rencontre un travailleur social, que je remplis un dosier, qu’on me pose des questions...
La plupart des nanas hébergées bossent. Certaines sont sous tutelle.
Les chambres sont prévues pour deux, certaines y sont depuis 6 mois... Pour dormir, un matelas par terre, parce qu’il n’y a plus de place en fait. Au départ, pas de couverture, il n’y en a plus. Plus tard, le "gardien de nuit" (il doit bien avoir un diplôme "social", et a l’air de se faire chier royalement) me ramène une vieille couette. Et me dis de rappeler le 115 dès 9h le lendemain matin. Quand il n’est plus à porter d’oreille, une fille me dit de ne pas partir, que si je reste, ils n’ont pas le droit de me mettre dehors.
Mais moi j’ai des choses à faire, même si (et parce que) je ne les fait pas avec un contrat de travail, je me lève tôt, et je ne rencontre personne. Je me dis que je vais quand même essayer de rappeler le Samu social. "Plus de place, rappelez plus tard". Je rappelle une fois, deux fois, mais comme je n’ai pas l’intention de passer ma journée dans une cabine à appeler le 115 en espérant avoir de la chance à la loterie, je laisse tomber.
En tout cas, on ne peut pas chercher à la fois du boulot et une place d’hébergement d’urgence, cette dernière activité demandant une disponibilté complète !
Eh oui, tout le bordel ci-dessus, et le matraquage du "travaillez d’abord, on verra pour vous loger après", c’est juste pour des places d’hébergement ! Des structures avec des horaires pour rentrer le soir, un "accompagnement" spécifique (en plus de celui du Conseil Général pour le RMI, apparemment faut qu’ils s’y mettent à plusieurs, les précaires ont l’air résistants), et un accès qui reste indéterminé à un vrai logement social.
Ben oui, je ne voudrais pas me retrouver logée temporairement dans un HLM promis à la démolition pour me demander où je vais aller à l’arrivée des bulldozers. Ou avec un bail glissant, comme une copine, qui a fait un an d’hôtel avec ses gamins, après avoir squatté un HLM vide. Au départ, ça devait durer un an, et puis le bail devait passer à son nom. On en est à trois ans, elle ne sait même pas pourquoi ça reste comme ça : refus du bailleur ? Ses quelques heures de ménage (et autant de temps de transport), ça ne suffit pas ? Mère isolée, ça ne plaît pas ? Est-ce que ça peut durer éternellement ? Ou est-ce qu’elle va finir par se retrouver occupante sans droit ni titre et en cours d’expulsion, parce qu’elle n’aura toujours pas de bail à son nom et que le GIP-Habitat se sera retiré ?
Elle paye son loyer au GIP à Paris, alors qu’elle vit en zone 4... Pas simple en cas de problème. Au moins quand on est locataire en titre, on peut voir son gardien ou l’agence locale de son bailleur. Là, il y a des petites réparations qui trainent depuis des mois, mais personne ne s’en soucie.
Par moments je me dis que je vais aller bosser, peut-être que ça marchera mieux. Et puis quand même, non, merde. Je retournerai sûrement bosser, mais pas juste parce qu’ils m’auront démoralisée.
Parce qu’on est des centaines, des milliers, et qu’on finira bien par se rencontrer, s’organiser.
Parce que des mal-logés ont tenu deux mois dehors, ça montre que certains sont motivés.
Parce que si je n’ai (presque) pas dormi dehors, c’est bien qu’il y a encore de la solidarité, même si c’est pas l’idéal d’être hébergée.
C’est vrai que ça ne va pas être facile, que ça ne changera pas en un clin d’oeil. Mais ça changera encore moins si on ne fait rien !