vendredi 23 novembre 2007, par une précaire
Je n’avais encore jamais trop discuté avec des grévistes, alors forcément, quand j’ai eu l’occasion d’entendre deux conducteurs RATP, j’étais intéressée. C’était lundi 19 novembre 2007 à Paris, au 6ème jour de grève. Dommage qu’ils étaient pressés de retourner sur leurs piquets de grève... En tout cas, ça m’a inspiré... le texte ci-dessous !
Comme cela faisait plusieurs jours que la direction de la RATP cherchait à faire croire soit que la grève était minoritaire (comme si une majorité ou une minorité purement numérique et souvent peu claire étaient le seul élément à prendre en compte pour l’intérêt ou la légitimité d’une lutte, de revendications ou de positions) ou en baisse, nous avons eu droit à quelques chiffres et aux explications que les médias ont fini par donner. La direction ramène le nombre de grèvistes à l’ensemble du personnel RATP, mais si on prend la seule catégorie de conducteurs, on obtient des chiffres allant jusqu’à près de 100% de grévistes.
C’est le cas du dépôt de Torcy, où lors de l’AG le matin du 19 novembre, sur 150 personnes présentes pour le vote sur la reconduction, seules deux se sont abstenues, le reste étant pour la poursuite du mouvement.
Un des conducteurs en lutte raconte que de nombreuses AG se terminent par une discussion avec des "usagers" (en cas de grève, ceux que les salariés des entreprsies de transport doivent appeler "clients" redeviennent des usagers), qui ressortent en ayant compris les motivations des grévistes.
A la RATP, il y a des revendications communes avec les cheminots de la SNCF, comme la durée de cotisation pour la retraite, le mode de calcul des pensions, mais aussi des revendications-maison : sur le statut du personnel, qui doit exploser en 2009, ou contre la suppression du "1/5ème", soit une annuité de bonnification tous les 5 ans pour les salariés en horaires décalés.
Un des conducteurs était peu de temps avant avec des camarades de la ligne 1, une de celles qui a le moins fait grève, et il nous donne quelques éclaircissements sur ses particularités.
Cette ligne est en cours d’automatisation : les conducteurs sont donc soit des jeunes avec peu d’ancienneté, soit au contraire des anciens, qu’on va recaser sur d’autres lignes, ou à qui la direction a proposé de postuler pour la maîtrise (et ça doit faire mauvais genre de faire grève quand on veut passser petit chef).
Au dépôt de Porte de Vincennes, la "salle de garde" (salle de repos des travailleurs) se trouve à côté des locaux de l’encadrement... Certains chefs n’hésitent pas à passer, à profiter des croissants achetés pour et par les grévistes... Des grévistes venus en soutien ont d’ailleurs permis comme première décision de déplacer l’AG dans un lieu plus tranquille...
D’autres pressions sont exercées sur les salariés : coup de fil à 6h du matin pour savoir si tu viens bosser, sous-entendus sur les conséquences pour la carrière de se mettre en lutte...
La pression, les conducteurs RATP ont l’air de la connaître au quotidien : par exemple sur la ligne A du RER, il y a 472 chauffeurs, et tous les ans en moyenne 80 sanctions (pour des retards, des objectifs non atteints...).
Mais bien sûr, des pressions particulières s’exercent en cas de lutte. Par exemple la présence d’huissiers, venus notamment constater les piquets de grève...
Les piquets de grève, ce n’est pas pour empêcher les adeptes du "travailler plus" de bosser ou pour bloquer les lieux, ce qui pourrait être qualifié d’entrave à la liberté du travail, ou un truc dans ce goût-là... Mais le même conductuer qui explique que les piquets de grève ne sont là que pour discuter avec les non grévistes rappelle que « si l’outil de travail était occupé plus souvent, on aurait plus de poids. »
Autre manière d’avoir du poids et de tenir : l’indépendance. Y compris financière. C’est ainsi que des caisses de grève se sont mises en place. Si elles permettent de tenir, et sont un échantillon de ce qui peut être fait à une échelle plus grande, c’est ausi un bon moyen de n’avoir aucun lien de subordination.
Pour terminer, et comme quoi les rapports entre personnes en lutte et médias sont discutés, un conducteur livre ses conseils pour gérer les relations avec des journalistes :
En profiter pour donner de vrais chiffres (ici par exemple sur le % de grévistes, mais ça peut marcher avec les radiations ANPE ou les horaires de travail réels...).
Ne pas citer de nom inconsidéremment (le sien pour ne pas donner l’occasion aux médias de faire un "responsable", un "porte-parole" ? ou celui d’un dirigeant qui n’appréciera pas d’être mis en cause ?)
Ne pas donner d’interview en tête à tête, ne pas rester seul avec le journaliste (pour avoir un témoin si les propos sont déformés ? parce que ce qui est dit aux journalistes concernent tous ceux qui sont en lutte ?)
Voilà, c’est terminé, et je m’aperçois que je n’ai pas écrit un mot sur les syndicats... Les conducteurs présents, dont certains ont été syndiqués, ne l’étaient pas ou plus. Et tout ce qu’ils ont dit sur les syndicats, c’est que les AG étaient unitaires et sans étiquettes.