Mi-travailleurs, mi-chômeurs : tous précaires sous le règne de la valeur travail

Adrien Ferland
Adrien Ferland
juillet 31, 2019
Il y a une dizaine d’années, les chômeurs, souvent de longue durée, occupaient Assedic et ANPE. Aujourdhui, les précaires ont un pied dans l’emploi et un autre dans le chômage ou l’insertion.
Quelques réflexions éparses sur l’entre-deux…

Si quelques mouvements ont réussi à mettre en avant des problématiques qui étaient autres que l’emploi ou qui partaient justement de l’absence d’emploi, la valeur travail semble redevenue reine…
Mais nous sommes loin de simples considérations morales : il s’agit plutôt pour le système capitaliste de trouver dans les pays riches une main d’œuvre la moins chère possible, la moins combative aussi.s
Comment s’y prend-on ?

Cela commence très tôt. Il y a 15 ans, on pouvait suivre sa scolarité sans mettre un pied dans « le monde du travail ». A présent, l’école doit être tournée vers les entreprises et leurs besoins… Du collège à l’université, les stages en entreprise sont devenus obligatoires, incontournables, l’apprentissage se développe, se former est de plus en plus équivalent à travailler.

Une semaine de stage en entreprise ne permet bien sûr pas vraiment aux patrons de profiter d’une main d’œuvre gratuite. Mais cela habitue les jeunes à tourner leurs pensées vers les débouchés professionnels. L’enseignement doit mener à l’emploi, et non plus offrir des outils et des connaissances pour comprendre le monde. Au niveau post-bac par contre, et il en est de même pour l’apprentissage, il n’est plus à démontrer que stagiaires et apprentis apportent bel et bien un plus à l’entreprise, par leur travail, par la rédaction de mémoires…
Alors que les grands principes de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, et son corollaire, pas de travail salarié avant cet âge sont toujours officiellement en vigueur, dans la pratique, un collégien peut tout à fait à 13 ou 14 ans se trouver en situation « productive », parce qu’il est dans une classe SEGPA (où dès la 4ème, on peut nettoyer le collège, entretenir ses espaces verts…) ou en apprentissage junior.

De plus en plus souvent l’enseignement est découpé en compétences. Cette notion de compétences permet pas mal de remise en cause. La VAE (Validation des Acquis de l’Expérience) a pour but de donner (non sans mal) à un salarié le diplôme correspondant au boulot qu’il fait. On en est venu à considérer une expérience professionnelle comme « formatrice ». C’est le cas des APR (action préparatoire au recrutement) lancées à l’été 2006 par Borloo, et qui partent du constat que certaines offres ANPE ne trouvent pas preneurs, ce qui « ralentit le développement de nombreux projets en entreprise. Certains postes disponibles pourraient être pourvus par des demandeurs d’emploi qui ont des aptitudes, des compétences ou qualifications proches de celles requises par l’employeur. » Il s’agit « formation d’adaptation au poste de travail en entreprise, pour favoriser l’accès plus rapide à l’emploi » pour les chômeurs non indemnisés (ce qui inclut les allocataires de minima sociaux comme le RMI et l’ASS) et particulièrement les jeunes de moins de 25 ans en CIVIS. Pendant 3 mois au maximum, le chômeur va donc travailler-se former, en gardant son allocation ou pour 340 euros par mois s’il a moins de 26 ans, pendant que l’entreprise touchera 450 euros mensuels, en échange d’une promesse d’embauche.

Cette logique de compétences est particulièrement adaptée au marché de l’emploi actuel en France. Car quelles sont ces offres d’emploi que l’ANPE a du mal à faire accepter aux chômeurs ? Celles des secteurs en tension, ceux où le boulot est difficile et mal payé : bâtiment, hôtellerie-restauration, espace verts, grande distribution, nettoyage, sécurité, services à la personne, et selon le contexte local, l’industrie… Prenons un infographiste qui se retrouve au RMI. Il sait se servir d’un ordinateur. Il a donc les compétences nécessaires pour devenir EVS en contrat d’avenir, pour aider le directeur d’une école dans ses tâches administratives. Quel motif peut-il bien invoquer pour refuser cet emploi ?

Autre utilisation par le monde du travail, le monde des employeurs, de la logique des compétences : le recrutement par simulation dans les plateformes de vocation, qui travaillent essentiellement sur les secteurs en tension de leur bassin d’emploi. Le candidat va être mis en situation (être à la caisse, mettre en rayon) tout en étant évalué. Les résultats ne sont pas très probants : tout le monde ne réussit pas les tests, et parmi ceux qui ont une appréciation positive, une petite partie est embauchée. Et surtout, avec un peu de recul, les employeurs se rendent comptent qu’il y a une chose que les plateforme de vocation ne testent pas : la motivation. Environ la moitié des chômeurs recrutés par simulation ne restent que quelques mois !

Les changements dans les politiques sociales et de l’emploi ne passent pas tout seuls. Ils se sont cependant mis en place suffisamment par petites touches pour ne pas provoquer de rejet, de mobilisations massifs. Le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997/98 a en effet montré que les chômeurs étaient capables d’une réelle mobilisation collective.
Tout comme des travailleurs, qui ont leur lieu de travail pour se réunir et peuvent éventuellement l’occuper, les chômeurs ont investi leurs lieux si ce n’est d’exploitation, mais de contrôle et d’accès aux moyens de vivre, des lieux communs à tous les chômeurs de France : les ANPE, les Assedic, les services sociaux municipaux… Tout comme des travailleurs peuvent se mettre en grève dans une entreprise qui fait des bénéfices sans les augmenter, les chômeurs se sont mis en lutte parce qu’il y avait de l’argent dans les caisses (en tout cas celles des fonds sociaux des Assedic, qui n’existent plus). D’où au passage peut-être l’importance de rester en déficit pour l’Unedic : cela justifie tout. Alors qu’économiquement, les exonérations de charges patronales d’une seule année suffiraient à combler pas mal de déficits !

Puisque les chômeurs étaient capables de se mobiliser, d’agir collectivement, de résister, il fallait les diviser, et les contrôler individuellement de beaucoup plus près. Plusieurs phénomènes vont y concourir de manière entremêlée et progressive. Avant de s’y intéresser, précisons que le système d’indemnisation du chômage, et les mesures d’aide au retour à l’emploi, se sont construits par ajouts successifs de dispositifs, gérés par différents organismes, et parfois par plusieurs en même temps. Ce qui n’était peut-être pas une volonté politique au départ semble l’être devenu, non seulement en s’intensifiant mais aussi en entremêlant les dispositifs. Vous allez comprendre en voyant dans quelle jungle les chômeurs et précaires doivent vivre !

Un des outils qui permet à la fois une pression accrue sur les chômeurs, une pression globale mais qui s’applique individuellement, s’appelle la contractualisation. Elle existe par exemple depuis l’origine dans le dispositif RMI.

Une forme de contractualisation débarque pour les chômeurs indemnisés par l’Assedic (ceux qui ont suffisamment cotisé pour avoir droit aux allocations chômage, où ceux en fin de droit qui ont travaillé assez pour prétendre à l’ASS, minima social de l’Etat géré par l’Assedic) en 2001, avec une nouvelle convention chômage, qui met fin à la dégressivité des allocations, mais introduit le PARE, Plan d’Aide au Retour à l’Emploi. En signant son PARE à l’ANPE (et le chômeur indemnisé y est obligé, l’inscription à l’ANPE étant une condition sine qua non pour le versement d’une allocation Assedic), le « demandeur d’emploi » s’engage, grosso modo, à chercher de manière active et continue un emploi. A partir de là, de nouvelles réformes vont introduire de nouvelles obligations pour les chômeurs inscrits à l’ANPE, assez précises pour contraindre un chômeur à accepter ce qu’on lui propose (ou pour le radier), assez vagues pour qu’il lui soit difficile de se défendre administrativement ou juridiquement. Un « demandeur d’emploi » ne peut pas refuser une offre d’emploi valable, mais rien ne dit comment on apprécie le ‘’valable’’. Il ne peut pas non plus refuser un contrat aidé, ou une offre de ‘’formation’’ (ça inclut les stages de remobilisation bidon)…

Avec la contractualisation, on passe de ce qui était un droit lié à une situation (être au chômage par exemple) à une prestation conditionnée par le respect d’obligations de plus en plus contraignantes. Bizarrement, c’est une allocation de solidarité, un minima social (lié à la situation personnelle et financière de l’allocataire, et non à sa situation antérieure au regard de l’emploi) qui offre pour le moment, à condition tout de même de développer quelques connaissances et savoir-faire, le plus de possibilités d’indépendance. Le RMI, créé en 1988, implique un contrat d’insertion, théoriquement obligatoire… à condition que les services compétents le proposent aux Rmistes. Pendant des années, des Rmistes ont pu faire leur vie tranquille (dans la limite d’un revenu égal à environ 50% du seuil de pauvreté) puisque personne ne les convoquait pour signer un contrat d’insertion, ou de manière très espacée. C’est avec un des phénomènes qui nous intéressent ici que la pression est montée brutalement pur les Rmistes : la décentralisation.

Depuis janvier 2004, chaque Conseil Général gère le dispositif RMI de son département. Du coup, faire baisser le nombre de Rmistes est devenu un objectif prioritaire pour les présidents de Conseils Généraux, et chaque département l’a fait à son rythme et à sa manière. Avec une conséquence majeure au niveau des possibilités de résistance des précaires Rmistes : une partie des informations utiles, si ce n’est nécessaires, pour résister, n’ont qu’une portée départementale. Le RMI restant une allocation nationale, un certain nombre de règles, notamment celles sur le contrat d’insertion, sont cependant toujours en vigueur sur tout le territoire. Mais d’un département à l’autre, les Rmistes sont face à un Conseil Général, et à des sous-traitants différents. Nous voyons apparaître un autre de ces phénomènes en plein développement : le recours à la sous-traitance.

Décentralisation et sous-traitance n’ont pas commencé avec le RMI, mais surtout ne se sont pas arrêtés là. L’hébergement temporaire, la gestion de la misère et de l’exclusion ont été largement laissés aux organismes caritatifs, religieux ou non. L’aide alimentaire aux restos du cœur et au secours catholique, l’hébergement à Emmaüs et à l’Armée du Salut, les soins à Médecins du monde ou à la croix rouge, sans compter la multitude de structures d’ampleur moindre. On trouve maintenant la même chose dans le secteur de l’insertion et du retour à l’emploi. L’ANPE, l’Assedic, les Conseils Généraux sous-traitent une partie des précaires à des associations spécialisées, à des entreprises de travail temporaire (ou à des filiales créées pour ce nouveau marché) ou des cabinets de placement privés, le tout moyennant finances.
Quel intérêt ? Il y en a plusieurs. Les précaires, même proches géographiquement, sont éparpillés dans diverses structures, ce qui complique les possibilités de rencontre et de prise de conscience d’une force collective et d’intérêts communs. Même effets sur les travailleurs chargés du suivi et du contrôle des précaires. Là où des salariés avec un statut de fonctionnaires relativement protégés et quelques restes de valeurs du service public orientées vers l’intérêt et la prise en compte des précaires ont encore des résistances à appliquer une politique dure envers les précaires, les travailleurs d’un organisme privé où la culture des résultats est déjà ancrée le feront sans se poser de questions. Et là encore, multiplier les structures dilue les effets, rend une réflexion et une solidarité communes moins faciles. Les donneurs d’ordre peuvent donc fixer des objectifs très crus, avec une plus grande assurance qu’ils seront tenus puisque cela conditionne la reconduite du marché et des financements afférents.

Il nous manque encore une chose : s’adapter aux demandes des entreprises. Ce n’est pas un hasard si le service public de l’emploi (ANPE, Assedic et AFPA) est « régionalisé » ou en voie de l’être pour définir des mesures adaptées à un « bassin d’emploi ». Pour espérer faire une formation (forcément courte) agréée (donc prise en charge) par l’Assedic, il est nécessaire qu’elle soit dans un secteur en tension localement. De même, les précaires cibles pour signer un CAE (contrat d’accompagnement dans l’emploi) sont définis localement : selon les régions, les Rmistes peuvent ou non y prétendre, on préfèrera embaucher des chômeurs de longue durée ou plutôt des jeunes de ZUS…

Décentralisation, sous-traitance, contractualisation, renforcement du contrôle : peut-on dire que ça marche ?

L’apparition de ces modifications a été marquée par pas mal de résistances, aussi bien de la part des précaires que des agents chargés d’appliquer ces politiques. Côté précaire, les convocations en masse de Rmistes ou les séances d’information collective ont donné lieu à quelques belles manifestations de colère. Mais plus réactives qu’autre chose, certaines de ces mobilisations sont restées ponctuelles. Celles qui ont pu ou su durer ont eu un peu plus d’effet. Côté agents ANPE, les réticences viennent autant du rôle de flics/juges qu’on veut leur faire jouer que la dégradation de leurs conditions de travail (gestion d’un stock de chômeurs et objectifs chiffrés à tenir). Quant aux travailleurs sociaux, ils semblent avoir été surtout préoccupés par la loi sur la prévention de la délinquance (parce qu’ils vont devoir partager leur secret professionnel et le pouvoir qui va avec, diront les mauvaises langues) que par certains aspects actuels et parfois anciens de leur boulot…

En réalité, les effets sont complexes et pas forcément univoques. L’augmentation, en fréquence et en intensité, du contrôle ou les radiations pour n’importe quel motif ont poussé des précaires à accepter n’importe quel boulot, mais en ont amené d’autres à réagir. Les convocations collectives, très utiles pour radier en masse quand on sait qu’un pourcentage important de personnes convoquées ne se présenteront pas, ont l’inconvénient de réunir au même endroit et au même moment plusieurs dizaines de chômeurs qui en ont gros sur la patate et l’exprimeront plus facilement en groupe. Et puis les précaires n’aiment pas qu’on se foutent de leur gueule et qu’on leur fasse perdre une de leurs seules richesses (leur temps libre) : perdre une journée pour un atelier qui ne leur apprend rien, être convoqué à cent pour une information sur un stage de remobilisation où il y a une dizaine de places, accepter un contrat aidé parce qu’on leur a dit qu’ils pourraient cumuler salaire et allocation quelques mis, toucher une prime de mille euros et avoir une formation pour se rendre compte qu’il n’y a rien de tout ça, et souvent même pas de considération pour leur investissement dans leur boulot, ça énerve ! Évidemment, il reste à passer le cap de la colère verbale pour passer à l’action.

En cela, les précaires ne sont pas franchement aidés. Traditionnellement, les syndicats ne s’intéressent guère aux travailleurs précaires, et quand ils le font, leurs revendications sont parfois en décalage avec la situation réelle. Plusieurs collectifs d’EVS (contrats aidés dans l’Education Nationale) se sont créés ces derniers mois, souvent avec le soutien de syndicats enseignants. Ceux-ci ont tendance à avoir une revendication type pur les salariés en contrat précaire : la titularisation. Or beaucoup d’EVS se retrouvent à travailler dans l’Education alors qu’ils étaient photographes ou infographistes et ne souhaitent pas forcément rester. En tout cas, ce qu’ils revendiquent volontiers, c’est d’obtenir les ‘’avantages’’ qu’on leur a promis.
Et à part quelques collectifs locaux actifs, les associations de chômeurs ne sont pas au mieux de leur forme numériquement parlant, quand elles ne se sont pas transformées en entreprises d’insertion ou en soutiens actifs de diverses composantes de la gauche du PS.

Avez-vous remarqué ? Au début du texte, on parlait surtout de chômeurs et d’ANPE, et nous voilà en train d’évoquer plutôt des précaires qui travaillent. Ce n’est pas un hasard. Revenons encore une fois au mouvement des chômeurs de 1997/98. S’il a pu avoir lieu, c’est parce qu’un grand nombre de chômeurs l’étaient à plein temps, et souvent depuis pas mal d’années. Il y avait un chômage de masse ‘’total’’. Dix ans après, celui-ci est en train d’être remplacé par ce que certaines appellent assez justement le plein emploi précaire. Tout ce que nous venons de voir n’y est pas pour rien, mais on ne peut pas ignorer la dégradation générale des conditions de vie. En 15 ans, comparé à un SMIC déjà loin d’être mirobolant, le RMI a perdu 25% de sa valeur. Et tout le monde sait que les prix des biens nécessaires à la (sur)vie (nourriture, logement, soins et médicaments, transports, loisirs…) ont eux augmenté, si ce n’est explosé.

Donc les fins de mois arrivent de plus en plus tôt. Si on y ajoute le harcèlement et les sanctions « suspension d’allocation », pas mal de chômeurs vont bosser. La nouveauté, c’est que la frontière qui semblait si claire entre inactivité et emploi s’est estompée, que toute une catégorie de la population n’est ni totalement au chômage ni complètement dans l’emploi, à moins qu’elle ne soit les deux à la fois. Un nouveau rapport au travail, un « parcours professionnel » morcelé, de contrat de professionnalisation en démission, de fin de CDD en licenciement. Moins longtemps au même endroit, mais cela peut aussi être l’occasion de disséminer pratiques de luttes et de résistances, informations sur le droit du travail ou les droits sociaux, au gré des emplois qui se succèdent…

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